Montez très fort une seule piste de voix et écoutez ce qui vit dessous : un camion dans la rue, vos pas sur le plancher, la clim, le bureau qui vibre dans le pied de micro. Sur une piste ces grondements ne s'entendent pas, mais sur trente pistes ils forment une couche de boue qui mange le bas de votre mix. Le filtre coupe-bas retire cette boue sans toucher à une seule note et le mix respire enfin.
Pourquoi n'entend-on rien sur une seule piste ?
Parce que votre oreille est très inégale. Vers 1 000 Hz elle perçoit un son de 2 ou 3 dB SPL à peine (le niveau de pression acoustique). À 80 Hz il lui faut déjà une trentaine de décibels et à 20 Hz près de 80 dB, d'après la courbe du seuil d'audition (norme ISO 226). Nous sommes presque sourds dans le grave profond et c'est justement là que vivent les grondements, pour l'essentiel entre 20 et 70 Hz. Un micro n'a aucun seuil et il écrit tout dans le fichier. Collé à la bouche, il gonfle même le grave (c'est l'effet de proximité).

Comment trente fois rien peut-il devenir de la boue ?
Deux pistes qui portent chacune un grondement différent au même niveau donnent +3 dB, quatre pistes +6 dB, huit pistes +9 dB et trente pistes près de +15 dB. Ce qui dormait sous votre seuil d'audition vient d'y arriver. Quand huit micros de batterie captent le même camion au même instant, l'addition peut grimper jusqu'à +18 dB : à 30 Hz une onde mesure plus de 11 mètres et elle arrive presque en phase sur tous les micros. Si cette échelle vous embrouille, l'épisode sur les décibels la remet en place.

Cette boue fait deux dégâts : elle brouille le kick et la basse, et elle consomme votre réserve de niveau puisque ces ondes très graves font monter les crêtes sans rien apporter à la puissance perçue. Votre compresseur de master ne juge pas avec vos oreilles mais avec un détecteur de niveau : il voit cette énergie et il réagit à des sons que personne n'écoute.

Que fait exactement un filtre coupe-bas ?
Coupe-bas, passe-haut, low-cut ou high-pass : quatre noms pour le même outil qui laisse passer le haut du spectre et atténue le bas. La fréquence de coupure est le point où le filtre a déjà retiré 3 dB et la pente dit à quelle vitesse il fait plonger ce qui est en dessous. Elle s'exprime en décibels par octave, une octave étant un doublement de fréquence : réglé sur 80 Hz, un filtre à 12 dB par octave retire 12 dB à 40 Hz et 24 dB à 20 Hz. Dans Cubase la section Pre de chaque voie propose 6, 12, 24, 36 ou 48 dB par octave (12 par défaut).

À 6 dB par octave le filtre mord encore 1 dB une octave au-dessus de la coupure, en plein dans le corps de la voix. À 24 dB par octave il devient chirurgical mais il bouscule davantage la phase (le calage des ondes dans le temps) et le bas peut perdre en netteté sur un kick ou une basse. Franchement, 12 dB par octave règle neuf cas sur dix en home studio. Si vous voulez les voir réglés en direct sur un vrai projet, le Module 2 de la formation Cubase leur consacre un chapitre de 32 minutes.
Où couper, piste par piste ?
La règle de la vidéo ci-dessus tient en une phrase : on ne garde le grand grave que là où il vit.

- Voix principale : 80 Hz. Un chanteur descend rarement sous cette fréquence et une chanteuse vit plutôt au-dessus de 150 Hz. Dans un mix chargé montez à 100 ou 120 Hz.
- Guitare électrique : 80 à 100 Hz. Son mi grave sonne à 82 Hz mais le haut-parleur de l'ampli ne descend guère plus bas et la note reste perçue grâce à ses harmoniques.
- Caisse claire, chœurs, charley : 120, 150 et 300 Hz. Plus un instrument vit haut dans le spectre, plus vous pouvez monter.
- Kick, basse, piano : on garde. Le mi grave d'une basse sonne à 41 Hz et la dernière touche du piano à 27,5 Hz (voir le tableau des fréquences des notes). Un coupe-bas vers 20 ou 30 Hz y retire seulement ce qui n'est pas une note.
Au studio : la méthode en quatre gestes
- Placez le coupe-bas en tête de chaîne avant le compresseur. Dans Cubase la section Pre agit déjà avant les inserts.
- Partez de 80 Hz sur une voix et montez lentement en écoutant dans le mix et JAMAIS en solo. Dès que la voix s'amincit, redescendez d'un cran : votre réglage est là.
- Traitez chaque piste, même celles qui semblent propres : une voix et une guitare acoustique enregistrées dans la même pièce ont capté le même plancher et la même rue. C'est l'addition qui fait la boue.
- Vérifiez sur le master. Regardez l'aiguille de réduction de gain de votre compresseur pendant un silence entre deux phrases chantées : si elle bouge, il reste des grondements. Un analyseur de spectre les montre aussi sous 50 Hz, là où votre pièce vous ment (voir la fréquence de Schroeder).
Les idées reçues qui coûtent du grave
« Couper le bas, c'est perdre du grave. » C'est l'inverse : vous retirez ce qui le masquait. Le kick retrouve sa place et le master accepte souvent 1 ou 2 dB de plus sans saturer.
« Le bouton du micro suffit. » Le commutateur coupe-bas d'un micro ou d'un préampli (souvent entre 75 et 100 Hz) protège la prise des « p » explosifs et des chocs sur le pied. Il ne remplace pas le filtre du mixage réglé piste par piste.
« Plus je monte, plus c'est propre. » Le corps d'une voix d'homme vit entre 100 et 250 Hz et un téléphone coupe tout sous 300 Hz : si votre chanteur sonne comme au téléphone, redescendez de 20 ou 30 Hz et le corps revient.
Ce nettoyage est le point de départ des règles et étapes du mixage, et tout le reste devient plus simple derrière.

