Frappez dans vos mains au milieu de votre pièce et écoutez la petite traîne qui suit le claquement. Ce temps que met le son à mourir s'appelle le RT60 : la durée qu'il faut au son pour perdre 60 décibels une fois la source arrêtée. Une régie bien traitée tient entre 0,3 et 0,5 seconde alors qu'une chambre sans traitement dépasse souvent la demi-seconde. Vous pouvez la mesurer ce soir avec un ballon de baudruche, une épingle et votre téléphone.
Pourquoi 60 décibels et pourquoi ce chiffre décide de votre mix
Le chiffre vient du physicien Wallace Sabine. À la fin du XIXe siècle, il a chronométré à Harvard le temps qu'un son mettait à devenir inaudible : environ 60 dB de chute, soit un million de fois moins d'énergie. L'épisode sur les décibels et le fameux « deux fois plus fort » remet cette échelle en place si elle vous semble abstraite.
Prenez un morceau à 120 battements par minute : une croche dure 250 millisecondes. Avec un RT60 de 1 seconde, le son perd 60 dB par seconde et la note précédente n'a chuté que de 15 dB quand la suivante arrive : elle joue encore dessous. Avec un RT60 de 0,3 seconde, la chute atteint 200 dB par seconde et cette même note a déjà perdu 50 dB : elle a quasiment disparu. Dans le premier cas, vous n'entendez plus la réverbération de votre mix mais celle de votre pièce, vous mixez dans le brouillard et le mix le paie sur tous les autres systèmes d'écoute.

Ce que vous verrez vraiment dans l'enregistrement
Un son qui meurt dans une pièce perd un pourcentage fixe de son énergie à chaque instant, ce qui donne en décibels une ligne droite qui descend. Le hic est que vous ne verrez jamais 60 dB de chute chez vous : le bruit de fond de la pièce et du téléphone se trouve rarement aussi loin sous la crête du ballon et la traîne s'y noie avant la fin.
Les acousticiens font donc autrement : on repère le moment où le niveau a perdu 5 dB puis celui où il en a perdu 35, et on multiplie par deux le temps écoulé entre les deux. C'est le T30 de la norme ISO 3382, celui que donnent tous les appareils de mesure. Si le bruit cache déjà la chute de 30 dB, prenez 20 dB et multipliez par trois.

Dernier détail que le ballon ne dit pas tout seul : le RT60 change avec la FRÉQUENCE. Dans une petite pièce, les graves traînent bien plus longtemps que les aigus, que les meubles et les rideaux absorbent facilement. Votre chiffre est donc une moyenne, et si la traîne finit sur un « boum » sourd, vous savez déjà où le problème se cache.
Au studio : la mesure au ballon étape par étape
- Choisissez un moment calme : fenêtre fermée, ventilateur et climatisation coupés.
- Posez le téléphone à votre place d'écoute, à hauteur d'oreilles et sur un pied plutôt que dans la main, avec les options d'amélioration du dictaphone désactivées. Avec une interface audio et un micro c'est encore mieux : baissez le gain, le « pop » est violent.
- Gonflez le ballon à fond (bien tendu, il claque plus fort et plus net) et éclatez-le avec une épingle à deux ou trois mètres du micro. Faites-le trois fois pour vérifier que les résultats se ressemblent.
- Importez le fichier dans Cubase ou dans n'importe quel logiciel audio, zoomez sur le pic et lisez le temps entre la chute de 5 dB et celle de 35 dB avant de le doubler. Le logiciel gratuit Room EQ Wizard sait aussi importer votre enregistrement et calculer le RT60 par bande de fréquences.
- Entrez le résultat dans le calculateur acoustique du site avec les dimensions de la pièce : il en déduit la fréquence de Schroeder, les résonances à surveiller et le traitement à faire en priorité.

Ce que ce chiffre change dans le calculateur
Le RT60 entre dans la formule de la fréquence de Schroeder, cette frontière sous laquelle les graves ne sont plus fiables à votre place d'écoute. Pour une pièce de 4 × 3 × 2,5 m, soit 30 m³, la formule f = 2000 × √(RT60 / V) donne ceci :
| RT60 mesuré | Fréquence de Schroeder | Sous cette limite |
|---|---|---|
| 0,3 s | 200 Hz | graves douteux |
| 0,6 s | 283 Hz | le bas médium devient douteux |
| 1,0 s | 365 Hz | le corps des voix est touché |
| 1,5 s | 447 Hz | tout le bas du mix vous ment |
Plus la traîne est longue, plus la zone où vos graves vous mentent remonte dans le spectre, et l'article sur la fréquence de Schroeder en home studio explique ce qui se passe sous cette limite.
Les idées reçues qui coûtent cher
« J'ai collé de la mousse, ma pièce ne résonne plus. » La mousse fine absorbe les aigus et laisse les graves traîner : la pièce devient sourde en haut et reste brouillonne en bas. Les absorbeurs de 10 cm au moins et les bass traps épais dans les angles font le vrai travail.
« Plus c'est court, mieux c'est. » Sous 0,2 seconde, une pièce sonne morte, elle fatigue vite et vous pousse à surdoser la réverbération dans vos mixes. Les régies des diffuseurs européens visent entre 0,2 et 0,4 seconde et aucune ne descend à zéro.
« Le RT60 mesure l'isolation. » Non : l'isolation concerne ce qui traverse les murs et le RT60 ce qui se passe à l'intérieur. Une pièce peut être parfaitement isolée et sonner comme une salle de bain, comme l'explique l'article sur l'isolation acoustique et les fuites de son.
« Un clap dans les mains suffit. » Pour écouter, c'est même le premier réflexe à prendre en entrant dans une pièce. Pour mesurer, le clap est faible et irrégulier alors que le ballon claque fort et presque pareil à chaque fois.

Une fois le chiffre en main, le calculateur vous dit où placer les absorbeurs, et vous pourrez refaire éclater un ballon après chaque panneau posé pour entendre la traîne raccourcir. Franchement, peu de choses améliorent autant un home studio qu'une demi-seconde gagnée sur cette traîne.
Quel RT60 viser dans un home studio ?
Entre 0,3 et 0,5 seconde pour une pièce de mixage et entre 0,2 et 0,3 seconde pour une cabine de voix. Les régies professionnelles suivent la recommandation de l'EBU, l'union des radiodiffuseurs européens : de 0,2 à 0,4 seconde selon le volume.

