Si vous avez touché à la musique sur ordinateur dans les années 2000, vous avez forcément croisé Synth1, ce petit synthétiseur gratuit venu du Japon que tout le monde gardait dans son dossier de plugins. Le problème est qu'il n'a pas suivi l'évolution des Mac et qu'il vivait ses derniers mois sur les machines récentes. Un développeur indépendant vient de le recréer de zéro sous le nom d'OXO Synth2, toujours gratuit et cette fois en code ouvert. Je vous explique ce que c'est, comment il a été fabriqué et ce que cela change pour vous.

Un peu d'histoire : pourquoi Synth1 compte autant
Avant de parler de la nouveauté, il faut comprendre d'où elle vient. Synth1 est un synthétiseur virtuel, c'est-à-dire un instrument qui n'existe que sous forme de logiciel et qui se joue depuis un clavier branché à l'ordinateur ou depuis des notes que vous dessinez à la souris. Il a été créé au début des années 2000 par Ichiro Toda sous le nom de Daichi Laboratory et il s'inspirait ouvertement du Nord Lead 2 (le fameux synthé rouge de la marque suédoise Clavia) qui coûtait alors une petite fortune. Lui était gratuit et il tournait sur n'importe quel PC un peu fatigué.
Du coup, il est devenu l'un des instruments gratuits les plus téléchargés de l'histoire de la MAO et des milliers de banques de sons ont été partagées par ses utilisateurs pendant vingt ans. Franchement, je ne connais pas beaucoup de logiciels qui ont appris la synthèse à autant de monde. Il fonctionnait comme un plugin, et comme ce mot va revenir souvent, prenons une minute pour le poser.
Le problème : un vieux plugin sur des Mac tout neufs
Le souci est que Synth1 n'a presque plus bougé depuis des années. La dernière version pour Windows date de 2014 et la dernière version pour Mac de juin 2021. Cette version Mac a été écrite pour les processeurs Intel, alors qu'Apple a depuis basculé toute sa gamme vers ses propres puces (les M1, M2, M3 et suivantes). Les Mac récents font tourner les anciens logiciels grâce à un traducteur intégré appelé Rosetta, qui convertit les instructions à la volée un peu comme un interprète dans une réunion. Cela marche encore, mais Apple a prévenu que ce traducteur allait disparaître dans une prochaine version de macOS (le développeur d'OXO Synth2 cite macOS 28). Le jour où Rosetta s'éteint, Synth1 s'éteint avec lui et vos vingt ans de sons avec.

Vingt ans de Synth1 en quelques dates
- Début des années 2000Ichiro Toda publie Synth1 gratuitement pour Windows et le bouche-à-oreille fait le reste.
- Juillet 2014Dernière version Windows (1.13 bêta 3). Le synthé est figé mais il fonctionne toujours.
- Juin 2021Dernière version Mac, écrite pour les processeurs Intel alors que les puces Apple arrivent.
- Novembre 2026OXO Synth2 sort gratuitement sur Mac Apple Silicon et iPad, avec le code source ouvert à tous.
Ce qu'est OXO Synth2 exactement
OXO Synth2 est publié par OXO Music, le petit label logiciel d'un développeur indépendant nommé François Chabloz. L'idée est simple à énoncer : reproduire Synth1 à l'identique avec la même façade et les mêmes réglages, mais avec un moteur entièrement neuf écrit pour les ordinateurs d'aujourd'hui. Il est disponible dès maintenant sur Mac (macOS 14 ou plus récent, puces Intel et Apple, aux formats VST3 et AU) et sur iPad (iPadOS 17 ou plus récent, au format AUv3 via l'App Store). Une version Windows est en cours et le développeur dit accueillir volontiers une version Linux si quelqu'un veut s'y coller.
Le point qui compte le plus pour les anciens utilisateurs est la compatibilité des sons. Synth2 lit directement les fichiers de Synth1 (les petits fichiers .sy1 et les banques compressées en zip), ce qui veut dire que les milliers de sons partagés depuis vingt ans sur Internet s'ouvrent dedans sans rien convertir. Il ajoute au passage deux douceurs que l'original n'avait pas : l'apprentissage MIDI (vous tournez un bouton sur votre clavier et le logiciel comprend quel réglage lui associer) et des thèmes de couleurs.

Pour ceux qui découvrent la synthèse, voici en gros comment le son se fabrique dans cette façade. Tout part de deux oscillateurs (plus un troisième plus grave appelé sub) qui sont les cordes vocales du synthé : ils produisent une onde brute et un peu criarde. Cette onde traverse ensuite un filtre, qui agit comme la main que vous mettez devant votre bouche pour assourdir un son, et Synth2 propose plusieurs types de filtres comme l'original. Deux LFO (des oscillateurs trop lents pour être entendus, qui servent à faire bouger un réglage tout seul, comme un vibrato) ajoutent du mouvement, puis un arpégiateur, un délai calé sur le tempo et un chorus terminent le travail. Le tout peut jouer jusqu'à trente-deux notes en même temps.
Comment on recrée un synthé sans copier son code
C'est la partie la plus étonnante de l'histoire. OXO Synth2 n'est pas une mise à jour de Synth1 et il n'a pas la bénédiction de Daichi Laboratory, le site le dit noir sur blanc. Le développeur n'a jamais ouvert ni décompilé le programme original (la décompilation consiste à remonter du logiciel fini vers son code, un peu comme reconstituer une recette en analysant le plat). Il a procédé autrement : il a enregistré ce qui sortait de Synth1 pour chaque réglage, puis il a écrit un moteur neuf qui produit le même résultat. En gros, il a travaillé à l'oreille et au microscope plutôt qu'en regardant par-dessus l'épaule du créateur.
Pour y arriver, il s'est appuyé sur une intelligence artificielle, l'assistant Claude de la société Anthropic, qui a généré environ trois gigaoctets de mesures et aidé à modéliser chaque paramètre un par un. Cette méthode dite en salle blanche est précisément celle qui lui permet de publier le résultat sous une licence libre sans toucher au travail protégé d'Ichiro Toda.
Ce que cela change dans votre home studio
Si vous débutez, vous récupérez gratuitement un synthé complet, léger (l'application iPad pèse à peine trois mégaoctets) et surtout entouré d'une montagne de sons gratuits qui traînent sur Internet depuis vingt ans. Pour apprendre la synthèse c'est vraiment sympa : la façade montre tout d'un seul coup d'œil sans menus cachés et chaque bouton fait quelque chose d'audible. C'est exactement le genre d'instrument que je conseille pour comprendre ce qu'un filtre ou une enveloppe font réellement au son.
Si vous avez des projets Cubase, Logic ou Ableton vieux de dix ans qui s'appuient sur Synth1, la nouvelle est encore meilleure puisque vous pourrez rouvrir ces morceaux sur un Mac récent et retrouver vos sons en important vos anciens fichiers. Attention tout de même, le projet ne reconnaîtra pas automatiquement Synth2 à la place de Synth1 : il faudra recharger le plugin sur chaque piste et rouvrir le preset à la main. Pas de souci en revanche sur iPad, où vous pouvez enfin l'avoir dans Cubasis, AUM ou Loopy Pro, ce qui n'avait jamais été possible.
Alors, bonne nouvelle ou pas ?
OXO Synth2, le pour et le contre
- Gratuit et en code ouvert, donc impossible à voir disparaître une seconde fois.
- Lit tous les sons de Synth1 sans conversion : vingt ans de banques retrouvent une maison.
- Tourne nativement sur les puces Apple et arrive pour la première fois sur iPad.
- Ce n'est pas l'original : le créateur de Synth1 n'a ni participé ni donné son accord.
- La version Windows n'est pas encore là, alors que c'est le public historique de Synth1.
- Un moteur recréé à l'oreille peut garder de petites différences sur certains sons.
Pour moi c'est une excellente nouvelle, et pas seulement pour les nostalgiques. Un instrument qui a formé toute une génération allait mourir en silence pour une simple question de processeur, et le voilà remis sur pied avec en plus l'assurance que son code reste lisible par tous. Que ce travail ait été fait avec une intelligence artificielle ne me dérange pas du tout : elle a servi de bras pour mesurer et comparer, pas pour inventer un son à la place d'un musicien.
Ma seule réserve est humaine. Ichiro Toda a offert Synth1 au monde pendant vingt ans sans rien demander et il aurait mérité d'être au moins contacté avant que l'on reconstruise son œuvre bouton par bouton. J'espère sincèrement que le développeur fera ce geste, parce que la méthode est légale mais l'élégance aurait voulu un mot au créateur.
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